Tracklist

  1. Channel 7
  2. Channel 8
  3. Barock
  4. Sonar
  5. Prélude du passé (In memory of Kévin)
  6. Good Generation
  7. 3 Vitesses
  8. Aufgang
  9. Soumission

Aufgang – Aufgang

Enfant, j’ai d’abord aimé mon piano car il s’avérait être le meilleur refuge pour ma tranquillité : je me lovais entre les pédales et la table d’harmonie ; je coinçais un drap entre les touches ivoire et le couvercle pour me faire une cabane ; ou, agitée de troubles du sommeil j’y avais régulièrement rendez-vous avec le Marchand de Sable. Le piano a cela de particulier et fascinant qu’il offre, en plus d’être un instrument imposant, un terrain de jeu incroyable. Il est à la fois votre confident et celui qui traduit votre état d’esprit au reste de la civilisation. Il a la faculté de vous faire passer par toute la palette des émotions en un temps record et dans toutes les situations. Seul ou en orchestre, classique ou contemporain, reposant ou excessivement excitant… Rien n’est impossible pour un piano, encore faut-il trouver le pianiste capable d’exploiter toutes les capacités de son instrument. Ils s’y sont mis à deux pianistes et un batteur-électronicien pour relever le défi. Il ne s’agit pas seulement de mélanger du piano à l’électro mais bien de réussir à révéler tout le potentiel d’un clavier aux touches d’ivoires. Aufgang réussit ce petit exploit, en trois actes.

Franscesco Tristano et Rami Khalifé sont pianistes classiques, l’un s’illustrant dans des interprétations toniques de Bach, le second ayant la fougue et la rigueur de Rachmaninov. Tous deux ont fricoté avec le jazz et leur troisième acolyte, Aymeric Westrich, apporte la touche rock (batteur de Cassius) et hip-hop pour parfaire la maîtrise des genres. Le résultat est détonnant, original et envoûtant. Channel 7 et Channel 8 ouvrent l’opus avec cette douce montée des pianistes des sonorités principalement classiques vers des rythmiques de plus en plus hip-hop et électro. Barock porte bien son nom, rappelant les clavecins du XVIIIe siècle où s’immiscent des boucles de minimal hypnotiques. Sonar, titre qui a fait leur succès au festival barcelonais du même nom parfait cette plongée dans les vagues électroniques de plus en plus acides. Ce qui est remarquable, c’est qu’à aucun moment, les pianos ne perdent de leur force, au contraire, ils se font de plus en plus répétitifs, les mélodies comportent de moins en moins d’accords mais le rythme est démultiplié ce qui rend la tache finalement bien plus complexe. Les rôles traditionnels sont inversés : les partitions électroniques respirent, s’arrêtent régulièrement, alors que les claviers continuent sans cesse. On devient euphorique, on rêve de Saint-Malo pendant les grandes marées ou d’une piste de danse sur la terrasse d’un gratte-ciel new-yorkais.

Prélude du passé (in Memory of Kevin) marque une pause dans l’opus, très calme, mélancolique, on retrouve l’univers des partitions funèbres, sans pour autant tomber dans le pathos ou le grandiloquent. Good Generation est le seul morceau avec paroles intelligibles. Morceau éthéré, on pense à Air avec une touche de classe supplémentaire. C’est peut-être le morceau le moins intéressant en cela qu’il paraît plus banal et surfait. Il n’en reste pas moins agréable.

3 Vitesses marque le second tournant de ce disque. On plonge dans des rythmiques rappelant le post-rock expérimental de Battles, ce que Battles a réussi avec sa batterie, Aufgang le recrée au piano. Les samples de voix sont réduites à des simples onomatopées. Aufgang est le morceau probablement le plus trompeur. S’apparentant à une housse traditionnelle dans un premier temps, on commence à perdre nos repères auditifs dès que les claviers se mettent dans la partie. Tout tourbillonne, on se fait embarquer dans une épopée musicale polymorphe, jonglant avec les influences musicales. Les partitions sont à la fois très banales et relevant de l’improvisation, à la fois très construites et déstructurées comme la musique contemporaine difficile d’accès, à la fois linéaires et donnant l’impression de sauter dans tous les sens. Les membres du trio sont plus que jamais à l’écoute afin de nous rendre les distorsions soniques semblables à des montagnes russes.

Le disque se termine sur Soumission et il s’agit bien de la nôtre, auditeur soudain concentré sur chaque intervention des percussions. C’est une soumission au piano, instrument massif capable de tant de finesse. Chaque marteau venant frapper ses cordes, chaque doigt effleurant son vernis, chaque frôlement de semelle contre ses pédales, l’odeur puissante du bois mêlé à la poussière des années lorsqu’on lui ouvre la table d’harmonie. Ce moment précis dans la pratique d’un instrument où l’on ne souhaite plus faire qu’un avec sa machine musicale, où l’on répète chaque geste, chaque note jusqu’à penser en discerner toutes les subtilités. Et toujours cette tension palpable, cette puissance qui nous fait jouer jusqu’à l’épuisement, une fois qu’on goûte à ces plaisirs là, on ne peux plus s’en libérer et cet ultime morceau de dix minutes en est la preuve. Le clavier se fait rattraper par la batterie, prisonnières les quatre mains n’ont d’autre choix que de jouer encore et encore. Et soudain l’instrument les libère, sans crier gare, le morceau est terminé.

Ni Ascenseur pour l’échafaud, certainement pas une fade musique d’ascenseur, le trio Aufgang signe un opus très éprouvant. Les instruments semblent y être les rois, on ne décide pas de la fin du morceau, elle est comme dictée. Ce n’est que l’écoute d’un disque et pourtant, vous avez la sensation d’avoir couru un marathon. Défi réussi de nous emporter au-delà des genres musicaux, bien au-dessus de l’a priori rétrograde prônant que les musiques amplifiées ne doivent pas côtoyer les mélodies de chambre.

Un premier album d’une heure dont on ressort avec une irrépressible envie d’appuyer sur repeat. Escaliers ou ascenseur ? A vous de choisir votre vitesse d’élévation, mais vous n’appuierez plus jamais sur le bouton de l’ascenseur de la même manière !

Album coup de coeur. AUFGANG – Aufgang, sortie le 12 octobre 2009. Une autre chronique de cet album est disponible sur les Rigolotes chrOniques futiLes et insoLentes

En écoute : Channel 7

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8 commentaires

  1. Jamais tenté d’écrire deux chroniques différentes pour un même album. L’exercice de style est vraiment intéressant et puis s’il y a bien un disque qui mérite qu’on lui consacre du temps en ce moment c’est bien celui-là !

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    • j’apprecie l’effort colossal qu’elle a fait, parce qu’en effet, pour etre different, ca l’est :)

      et en effet, Aufgang … c’est pas mal de chez pas mal :)

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  2. Vous allez finir par faire ressortir mon côté fille avec vos compliments… :)
    C’est un effort que je ne ferai pas deux fois par an,
    simplement lorsqu’en interview, les trois adorables membres d’Aufgang ont bien insisté sur le fait que leur projet n’est pas viable, ça m’a déchiré le coeur.
    Leur musique mérite une oreille, même deux, même mille.

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  3. Ca donne envie d’écouter l’intégralité de ce projet audacieux.
    Dans un genre différent mais similaire, Chkrrr essaye aussi de casser un peu les limites de la musique, il en faut du courage!

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    • chkrrr c’est juste énorme. Et il est prevu que je les filme tres prochainement et j’ai hate :)

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      • Putain t’as pas fini d’etre mon idole Rod, j’aime beaucoup ces petits jeunes qui ont un univers si installé!
        J’attends avec impatience de voir ton shooting, et surtout leur CD qui devait sortir puis fut mis au frigo, puis on en reparle, bref j’attends la suite

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  4. Mon dieu jolie chronique, mon petit commentaire à coté de ça est ridicule! Helas je n’ai pas la plume facile, ce qui peut ce compenser par ma générosité inFiné! Je vous donne la possibilité de gagner ce joyaux qu’est Aufgang! Tentez votre chance, tout se passe sur mon site ;) Enjoy le HiboO

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  5. Superbe chronique pour ce projet audacieux! Vous pourrez les découvrir en concert lors de leur passage exceptionnel à Paris le 19 novembre prochain au Café de la Danse. 2 pianos + 1 batterie sur scène pour le bonheur de vos oreilles! En espérant que le Hiboo couvre l’évènement bien sûr

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publié par Mauve L. le 28 sept 2009 à 10:40

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