Albert Dupontel

Enfermés dehors. C’est le titre du dernier film d’Albert Dupontel, il sortira le 5 Avril sur nos écrans. Une comédie jouissive, portée par une réalisation vivante et une pléiade de comédiens talentueux. Dans la droite lignée de Bernie, « Enfermés dehors » a tout pour devenir culte, Albert Dupontel, encore prudent, est venu nous nous donner sa version des faits, lors de son passage à l’UGC Ciné Cité de Rouen.
Comment vient l’idée d’un tel film ?
Ce qui m’intéressait, comme pour Bernie, c’était de raconter une histoire avec une toile de fond que tout le monde connaît. Des Bernie, y’en a plein les banlieues, les SDF, les financiers véreux, on en trouve plein dans nos pays occidentaux, après il faut savoir comment on va traiter tout ça, en l’occurrence j’ai choisi le côté cartoonesque. Dans Bernie, le personnage était assez « trash », là il est beaucoup plus positif, dès les premières minutes il témoigne d’une envie de vivre beaucoup plus marquée. Le gros du travail, c’était de créer ce côté cartoon social du film.
Y’a-t-il eu des moments d’improvisation durant le tournage ?
Tout ce qui est caméra, effets spéciaux, action, c’est pensé à 300%. Après, c’est vrai qu’à certains moments ça part un peu en vrille, je pense notamment à la scène de Yolande Moreau quand elle dit « Je vais te décapiter à coups de hache ». On avait pourtant répété quelques semaines avant, elle m’avait alors demandé si les improvisations étaient les bienvenues. Il faut juste écouter, suivre et accompagner, en fait, il ne faut jamais couper précipitamment avec ces acteurs là.
Comment faites vous pour jongler entre écriture, caméra et jeu d’acteur ?
Je ne vous cache pas qu’avec l’âge ça devient de plus en plus fatiguant, surtout que je fais quelques galipettes dans le film. Sur le plateau, il y a un individu qui s’appelle Philippe Duchamp, qui joue également le frère du banquier, c’est mon coach. A tel point que s’il n’est pas là, je ne tourne pas. Il me fait parfois refaire des scènes, je me fie à son verdict, à son goût,… Ca m’aide à passer de l’autorité du metteur en scène à la naïveté du personnage.
Dans Bernie, le personnage était assez « trash », là il est beaucoup plus positif, dès les premières minutes il témoigne d’une envie de vivre beaucoup plus marquée
Il se dit que vous avez réalisé toutes vos cascades ?
Oui, tout à fait, je me devais de les faire tout seul. La chose embêtante, c’est qu’il y avait beaucoup de cascades à la fois, je n’en ai pas profité comme j’aurais voulu. Pour la scène de fin, j’étais quand même à 45 mètres du sol, sous la grue, mais j’étais tellement dans une énergie de fabriquant, de metteur en scène que je consultais le découpage encore attaché à la grue. C’est une grosse somme de travail, dans dix ans, je pourrai toujours tomber, mais c’est me relever qui sera difficile. A part ça, on est très concentré, tous les matins, j’avais peur que les plans ne se fassent pas. Nous avions entre 12 et 15 plans à faire dans la journée, ça devient presque un film de guerre. Le jour où les deux Monty Python sont venus, nous avons fait 30 plans. Pour en revenir aux cascades, il faut vraiment être un guignol pour rater son coup, c’est très spectaculaire, mais tout ça est étudié avec sécurité, c’est répété et bien orchestré. Il y a une fois quand même, le cascadeur passait son temps à mettre des cartons partout, c’est assez problématique parce qu’il faut les gommer après avec le numérique. La première scène de la percussion avec le scooter, j’ai viré les cartons en prévoyant de tomber sur des matelas. Je suis tombé à côté, je me suis relevé en me disant que c’était normal de saigner, j’étais alors dans une mauvaise foi parfaite. On a remis les cartons pour la deuxième prise (rires)
Vous êtes plutôt demandé cette année puisqu’on devrait vous voir dans six ou sept films…
Non, tout ça, ce sont des conneries. J’ai tourné 15 jours dans « Fauteuils d’orchestre », 15 jours dans « Jaquou le croquant », j’ai passé réellement du temps sur un film, c’est « Président » qui sortira à l’Automne, ce film était d’ailleurs le plus difficile puisque je tournais la nuit et je mixais « Enfermés dehors » le jour. J’ai eu une semaine très chaude où je ne dormais pas.

Vous parlez de « Fauteuils d’orchestre », Danièle Thompson nous a confié qu’elle avait été agréablement surprise par vote jeu, comment avez-vous vécu ce rôle ?
J’aime bien lorsque des gens comme ça me regardent comme un marginal, c’est un mot que je n’aime pas trop, je préfère indépendant. Le système, avec un grand « S » s’intéresse à moi pour jouer un pianiste, je pensais que c’était pour casser et brûler le piano. Un mois après avoir fini « Enfermés dehors », je prenais des cours de piano. Il fallait faire croire que j’étais pianiste. Le plan où je suis en biscoto et t-shirt, je n’étais pas trop chaud pour le faire, Danièle s’en foutait. J’ai mis un mois pour apprendre deux lignes de solfège, la mesure 14-28 du concerto numéro 2 de Bethoveen, le deuxième mouvement. Je considère que c’est le rôle qui fait l’acteur, plus je vieillis et plus je prends du plaisir à faire ça.
N’est ce pas difficile de passer du rôle du SDF à celui de virtuose ?
En étant payé, ça aide ! (Rires) Il y a le plaisir infime d’être sur un plateau sans en avoir la responsabilité. Et puis, un pianiste virtuose, je n’aurais jamais avoir un tel rôle un jour, c’est tellement éloigné de moi… Jouer un Président de la République, je suis là aussi très loin de mes bases. Si les metteurs en scène y croient, c’est leur problème. De mon côté, il faut que le scénario me parle, j’étais, de plus, complètement disponible pour faire autre chose.
Depuis combien de temps avez-vous « Enfermés dehors » en tête ?
J’ai fini la première version en Novembre 2001, je suis parti aux Etats-Unis avec cette histoire, on s’est agité pendant 6 mois avec cette histoire là bas. C’était absurde, je suis revenu en France, j’ai réécrit le film une nouvelle fois. En Mai 2002, l’équipe de Canal + qui devait produire le film est partie, Lescure, De Greff et compagnie. Je l’ai ensuite repris en 2004, ça a été laborieux, mais c’est un peu de ma faute. Après « Le créateur, j’étais un peu écoeuré, je ne voulais plus trop faire de cinéma. Aux Etats-Unis, ce n’est pas la même façon de travailler, ils ont une culture du business. J’ai tout de même rencontré des gens épatants, comme Robin Williams, il avait vu Bernie. Autant il est sympa pour prendre un Coca, se marrer en soirée, autant dès qu’on parle boulot, on doit s’adresser à 4 avocats, 6 agents et 3 managers… C’est effrayant, d’autant plus que mon film n’avait pas un budget énorme. J’ai aussi rencontré l’agent de Jack Nicholson qui avait vu Bernie, Le créateur et lu le scénario de celui-ci. Tout se passait très bien, je commençais à croire que j’allais rencontrer le grand Jack. Je pensais lui faire plaisir en lui annonçant le budget de mon film : 15 Millions de dollars. L’agent m’a répondu que c’était hors de question, que Jack ne faisait rien en dessous de 50 Millions de dollars ! Tout ça me dépasse, je fais du cinéma pour montrer du spectacle, du grand spectacle, fort en couleur, fort en bruit.
Robin Williams avait vu Bernie. Autant il est sympa pour prendre un Coca, se marrer en soirée, autant dès qu’on parle boulot, on doit s’adresser à 4 avocats, 6 agents et 3 managers…
L’univers des SDF vous fascine t-il ?
Je suis un peu comme Simenon, j’ai toujours eu peur de devenir un clodo, inconsciemment. J’ai toujours été sensible aux mouvements de colère que l’on voit dans l’actualité, aux annonces de SDF morts de froid. L’alibi intellectuel s’est fait pour moi le jour où j’étais à la FNAC, je suis tombé sur un livre qui s’appelait « Dehors », qui montrait des gueules de SDF. Juste à côté, se trouvaient des bouquins sur la délinquance financière. J’ai pris les deux livres en me disant que le vendeur avait été malicieux de les mettre côte à côte. J’ai ensuite travaillé à la façon dont ces deux personnages pourraient se rencontrer, j’ai donc commencé à gamberger et à mettre au point un scénario.
Où puisez-vous votre inspiration ?
Je vais chercher l’inspiration chez les frères Cohen, dans les grands classiques d’Orson Wells. Il y a des milliers de films dans lesquels je pioche. Les écoles sont parfois dangereuses, on vous apprend à respecter certaines règles, de faire attention aux raccords… Dans mon film, il y a des centaines de faux raccords ! J’espère que personne n’a rien vu, il y en a des magnifiques ! Dans Bernie déjà, on voyait un hachoir dans la cuvette des chiottes, c’est un festival avec moi ! Ce n’est pas très grave, mon idée, c’est plutôt d’amener du mouvement, encore du mouvement, toujours du mouvement. Quand le spectateur est dans son fauteuil, il part comme dans les montagnes russes. Je m’ennuie souvent au cinéma, je comprends tout très vite, surtout avec cette post nouvelle vague qui n’en finit plus de mourir en France, ces huis clos dans la cuisine, où Pierre est parti parce que Carole arrivait… On s’en tamponne, ça me fait penser aux films de Sautet, je ne dis pas ça parce qu’il est mort, je parle en connaissance de cause, j’ai regardé ses films. Franchement, vous pouvez commencer à regarder le film, aller boire un coca, passer un coup de téléphone, revenir et suivre quand même l’histoire. Je sais qu’il y a une école en France et même des spectateurs qui aiment beaucoup ça. Je respecte ça amplement, mais quitte à avoir une caméra, autant faires des choses spectaculaires. Sinon j’aime bien des films comme « La cité de Dieu » ou encore « Old Boy ». En France, j’aime bien Jeunet. On me dit d’ailleurs parfois que je suis une sorte de Jeunet sous acide. Pourquoi pas, j’aime bien ce mec. Il est venu au montage pour voir le résultat, ça m’a touché. Je ne l’avais pourtant montré à personnes, même pas à mes potes. Il m’a forcé la main pour que je lui fasse voir. « Delicatessen » ou « Amélie Poullain » n’ont pas dû être des films faciles à tourner, il s’y retrouve. Ce n’est pas parce qu’on fait des comédies que l’on va mutiler la forme.
Le tout est ponctué avec du Rock…
Oui, c’est Noir Désir. Il n’y a pas que ça, il y a aussi un morceau un peu saturé, c’est du Jeff Beck. C’est le seul morceau que nous avons acheté, il nous a coûté très cher mais on y a mis le prix parce que c’est une chanson formidable. La musique de fanfare, c’est aussi Denis Barthe et Jean Paul Roy, de Noir Désir, qui l’ont composée. Il y a aussi une autre mélodie quand il choisit ses radis et ses tomates à la cafeteria, le compositeur a repris un morceau à la Berlioz. C’est varié. Ce film est moins « trash », pas violent du tout. Ca aurait été malhonnête de faire de Bernie un film positif, tout comme il aurait été malhonnête de faire de « Enfermés dehors » un film négatif.

C’est peut être aussi votre vision de la vie qui est en train de changer…
Probablement, oui. En vieillissant, je me dis que l’Etat civil va me rattraper tôt ou tard, puisque j’ai cru comprendre comment ça se terminait. La vie est une course contre la montre et ce n’est pas forcément le meilleur qui gagne. A l’époque de Bernie, j’avais accumulé beaucoup de colère, on va dire qu’aujourd’hui, elle est plus cachée.
Pouvez-vous nous dire un mot sur la distribution ? Claude Perron est à l’affiche de chacun de vos films, y a-t-il un côté rassurant à l’avoir à vos côtés ?
Pour être tout à fait honnête, j’avais prévu de prendre une actrice espagnole, puisque le film devait être une co-production franco-espagnole. A un mois du tournage, l’actrice m’a planté. J’ai pris Claude, elle m’a fait la gueule parce que je n’avais pas pensé à elle dès le début. Il a fallu que je négocie pour qu’elle revienne dans le film, j’ai réécrit le personnage pour elle. Après, c’est une fille qui a un registre énorme, elle a une telle générosité. C’est comme Nicolas Marié, le banquier, c’est quelqu’un que l’on connaît depuis longtemps, il a mis beaucoup de ferveur et d’enthousiasme, il a même fallu le clamer par rapport à certains trucs. Il y a aussi Bruno Lochet, Philippe Duquesne, Jacky Berroyer, Gustave de Kervern et la cerise sur la tarte à la crème avec les Terry des Monty Python. Sur le plateau, ils étaient comme des petits fous, il a fallu les calmer. Il y a un making of qui sera diffusé sur Canal +, la semaine de la sortie du film, où on les voit faire les fous entre eux pendant que je travaille. Il y a aussi des petites choses à consulter sur mon site Internet, www.albertdupontel.com. Pour en revenir à Yolande Moreau, c’est quand même la seule personne que je n’ai pas réussit à tutoyer pendant tout le film. Elle est très impressionnante, toujours dans son monde, elle est épatante ! De toutes façons, ils ont tous été formidables. La petite fille est la meilleure actrice du film, quand elle pleure, elle le fait vraiment. Ce n’était d’ailleurs pas difficile, il suffisait de la prendre des bras de la maman et de la mettre dans les bras de la grand-mère. C’était plus difficile pour la faire rire, on s’y mettait tous, toute l’équipe avec des nez rouges, en train de danser, c’était à la fois divertissant et ridicule. On a choisi cette petite fille parce qu’elle était acrobate, elle était capable de sauter d’une table pour tomber sur sa maman. Sauf que le jour de la scène, elle n’arrivait plus à sauter. On utilisait des ruses aussi pour la scène où elle est contre le mur. Nous avions caché des bonbons un peu partout sur la paroi, d’ailleurs si l’on regarde bien, on voit qu’elle a la bouche pleine. Il y avait toujours trois caméra en permanence sur elle, on ne disait jamais « moteur » ou « action » pour ne pas que l’ambiance change.
Avec le recul, quelle est la scène où vous avez pris le plus de plaisir ?
La réplique qui me fait vraiment rire, c’est quand le personnage dit « Et ça, tu reconnais pas la police ? » et pan, il lui met une claque. Il y a des choses qui ne m’amusaient pas beaucoup, auxquelles je croyais moyen, comme le blanco sur les dents par exemple qui finalement fait rire tout le monde. Maintenant, le film ne m’appartient plus quelque part, d’ailleurs, c’est fini, je ne le vois plus. Quelques scènes sont pathétiques, mais il n’y a pas de méchant dans ce film, d’après moi, le mal n’existe pas, il se crée. Bernie, si quelqu’un lui avait fait un câlin, il n’aurait jamais fait tout ça. On est tous arrivés sur terre sans rien demander, ce n’est pas parce que on est à côté du train qu’on est un dangereux, un déviant, un marginal. Je prêche pour ma paroisse, parce que je passe pour un mec comme ça alors que je ne le suis pas du tout. C’est juste que je ne comprends pas ce qu’on appelle la religion, la tradition, les règles de la société. Ce n’est pas être un dangereux anarchiste que de dire ça. Blaise Pascal a dit que le concept de la justice était l’alibi intellectuel de la force, il a écrit ça sous Louis XIV, mais c’est toujours très vrai. Dans le film, la petite fille doit être élevée selon les règles, par de braves gens, avoir une vie stable, on n’en veut pas aux grands parents, leur comportement est logique. Même chose pour le banquier, il est très cohérent dans sa démarche.
A aucun moment vous ne donnez une piste sur votre personnage, c’est assez intriguant…
Oui, c’est à la fois tout le monde et personne, d’ailleurs il n’a pas de prénom dans le film. Dans le scénario, nous l’appelions Roland, en hommage à Roland Blanche. Il avait un discours assez simple finalement, une fois qu’il avait mangé, il avait besoin de quelqu’un à aimer. En aimant cette femme, il devient héroïque, l’uniforme ne suffit pas. Il devient presque désagréable avec ses collègues SDF et on voit que ça ne fonctionne pas du tout en fait. Ce n’est pas grand-chose, si Hitler avait été aimé par son père, on aurait peut être pu éviter une catastrophe. Le film aurait pu se faire n’importe où, l’uniforme n’existe pas, il n’y a pas de drapeau bleu, blanc, rouge. L’histoire pourrait avoir lieu à Londres, en Espagne. La police n’est pas maltraitée dans ce film.
Ce soir, la salle sera complète, ça doit vous toucher…
Je ne savais pas non. J’espère que ce sera complet le 5 Avril, ça voudra dire que l’on peut en faire un autre !