Les Yeux Rouges de Dominique Féret à la Grande Halle de la Villette

Après trois éditions hors les murs, les Rencontres réintègrent le site de la Villette pour dix jours de danse hip hop, théâtre, concerts, échanges et chantiers.
- Date : 24.10.07
- Mise en Scène : Julien Bouffier
- Compagnie : Adesso e Sempre
- Représentation : Grande Halle de la Villette, Salle Boris Vian.
Les Yeux Rouges de Dominique Féret s’insère de manière cohérente dans une programmation théâtrale qui semble s’intéresser, cette année, aux exclus de tous bords. En “toile” de fond, un écran immaculé. Au sol, les lettres “L”, “I”, “P” sont matérialisées par un dallage de têtes identiques en imprimé monochrome. Ce sont les premiers indices dont dispose le spectateur pour tenter de percer le mystère de cette pièce qui sera très “frontale” selon la mise en garde de l’ouvreuse.
A l’extinction des feux, l’écran prend vie et nous narre le drame, en déroulant à la manière de Star Wars les phases décisives d’un conflit ouvrier - celui de l’usine LIP en 1973 - exceptionnel en terme d’inventivité et d’organisation, le fait d’individus à la fois irresponsables et consciencieux. Le logo au sol se retrouve projeté sur l’écran. Le parterre devient rouge sang et cette note de couleur, teintée de violence et passion, amplifie la portée dramatique de la bande sonore d’un entretien avec un ‘ancien’ de LIP. La scéne s’est enrichie d’une poignée de personnages: trois jonchent le sol, la quatrième, reste immobile et muette devant un microphone, pendant que l’homme interrogé continue de fouiller dans ses souvenirs, évoquant avec humour et émotion le sort tragi-comique des OS (ouvriers spécialisés), l’évolution des pratiques de grève, avant de terminer sur l’importance de la démocratie lors du conflit.
Cette période apparaît comme un laboratoire en matière de pensées économiques, politiques, sociales et psychologiques. L’atmosphère expérimentale se retrouve dans la mise en scène: une véritable mise en image par moments. Un dispositif de projection interpelle le spectateur, l’hypnotise, amplifie les paroles des ouvrières. La bande sonore prête une voix aux hommes, absents de la scène. Car ce ne sont que des femmes qui témoigneront: une liberté d’expression à la fois salvatrice et douloureuse, donnant lieu à des témoignages parfois contradictoires, où s’entremêlent rejet, nostalgie, échec, espoir, mépris et amour.
Les Yeux Rouges porte une réflexion intéressante sur le rapport de l’homme au travail, des relations existant entre les ouvriers, et, de manière générale, ammène chacun à s’interroger sur la perte (et la redécouverte) d’une identité propre. Une pièce engagée, comportant quelques longueurs toutefois, enrichie mais aussi desservie par le travail de vidéoprojection complexe, portée par des actrices de talent et une mise en scène (et abîme) inventive.