Le HibOO

Jean Pierre Darroussin

Jean-Pierre Darroussin à UGC St Sever

Jean Pierre Darroussin était hier en visite à l’UGC Ciné Cité de Rouen pour présenter son dernier film, son premier en tant que metteur en scène. “Le Pressentiment”, le titre du long métrage, est l’adaptation du roman d’Emmanuel Bove, une appropriation même, tant la patte du cinéaste se fait sentir. Rencontre avec un homme simple, posé et ô combien sympathique qui prend le temps de formuler ses réponses. Extrait.

Les années passées devant la caméra compensent-elles le manque d’expérience à la mise en scène ?

Oui. De plus, j’ai vécu quelques expériences proches du réalisateur, lorsqu’on a le premier rôle dans un film, c’est comme être le premier violon dans un orchestre, il faut être capable de suppléer le metteur en scène en cas de défaillance. Le metteur en scène a parfois besoin que ses acteurs trouvent des solutions. Ce n’est pas non plus une première pour moi, j’ai réalisé un court métrage. Je ne considère pas non plus l’inexpérience comme un handicap, surtout pour faire un premier film, le handicap serait de perdre les pédales, de se retrouver pris par ses doutes et ses incertitudes et tout à coup flancher et de ne pas transmettre l’énergie qu’il faut pour entraîner les autres. Après, les techniciens et les gens avec qui j’ai travaillé sont tous des amis que j’ai rencontrés au fur et à mesure de mon travail sur les plateaux, on parle tous un langage commun.

Est-ce le sujet qui vous a donné envie de vous mettre à la réalisation ?

C’est un peu l’occasion qui a fait le larron. En fait, Arte a eu l’idée de lancer une collection qui devait se nommer ‘Cinéma d’acteur’, je leur est proposé de travailler sur une adaptation d’un livre d’Emmanuel Bove. Tout se présentait bien, mais il se trouve que plus le temps avançait et plus je restais le seul à travailler sur ce projet. Ce n’était plus suffisant pour que Arte fasse une collection, ils ont donc abandonné le projet. J’avais écrit mon scénario… Le projet pour la chaîne s’est transformé en projet de cinéma. Le passage à la réalisation, c’est arrivé aussi grâce à l’intuition des autres, qui m’ont fait comprendre que c’était peut être le moment. J’avais de toutes façons envie de travailler sur cet auteur, j’ai l’impression de le comprendre très intimement, dans sa façon de voir le monde, c’est un peu comme si c’était un collègue scénariste.

Lorsqu’on a le premier rôle dans un film, c’est comme être le premier violon dans un orchestre, il faut être capable de suppléer le metteur en scène en cas de défaillance - JP Darroussin

Qu’est ce qui vous a attiré dans ce personnage, ce Saint Bernard des villes ?

Il est un peu Saint Bernard malgré lui, ce n’est pas sa volonté ni son projet. Son projet, c’était d’avoir le moins de projets possibles. Comme c’est quelqu’un d’abstrait, il vit dans une forme de passivité, or la passivité ce n’est jamais bon pour ne pas se faire envahir et ne pas subir l’énergie des autres. Quand on est passif, on est à la merci de beaucoup de choses. Le personnage se casse la gueule tout seul dans son utopie, ça ne fonctionne qu’un temps. L’énergie qu’il a pu mettre à comprendre le monde autrement et à se libérer ce qu’il avait déterminé à sa base et la façon dont il s’est déclassé lui-même, pour essayer d’échapper aux étiquettes, à la détermination que les autres peuvent exercer sur lui. C’est quelqu’un qui a un regard quelque peu paranoïaque avec la société, il se sent agressé très vite par n’importe quoi, c’est aussi pour ça qu’il se place en retrait. Sa retraite est une utopie. Les événements font qu’il est bien obligé de s’engager quelque part.

Jean-Pierre Darroussin à UGC St Sever

Vous êtes-vous identifié à ce personnage ?

Oui, même si je ne pense pas être si paranoïaque que ça, je suis plutôt quelqu’un de très sociable. Ce que je reconnais, c’est son type de regard, sa perception des différences. C’est quelqu’un d’hyper sensible, les choses ne sont pas innocentes pour lui, il éprouve de la culpabilité, il essaye de résoudre sa propre culpabilité d’avoir vécu avec des privilèges, c’est ce qui fait qu’on peut trouver qu’il a un comportement de bon samaritain. Il veut se racheter auprès de tout le monde. Le film pose ces questions là, en filigrane, à travers des sensations, tout ça n’est pas réellement énoncé. Il évite de se justifier, il sait bien qu’en essayant de se justifier, il va devenir dépendant du regard des autres.

Aviez-vous le projet d’interpréter le rôle principal dès l’écriture du film ?

Non, je trouve ça bien, quand on est metteur en scène, de travailler avec des acteurs, ils apportent des choses auxquelles on ne pense pas forcément. La collaboration avec un acteur est très importante, surtout en ce qui concerne un rôle principal mais en l’occurrence, j’avais déjà beaucoup d’acteurs avec qui collaborer. Le personnage que je joue est très en regard, c’est quelqu’un qui circule au milieu des autres, il joue le rôle d’un metteur en scène lui-même de la comédie humaine qui se joue autour de lui. Tout ça renforce le questionnement sur les images proposées et puis le personnage s’y prêtait assez bien. C’est bien aussi que dans certains films, la personne qui a écrit se mouille. Là le personnage ne se justifie pas, il est quand même assez complexe dans son rapport au monde, il faut bien que de temps en temps il y ait différentes formes de réaction de sa part, que ce soit dans les moments narrés ou dans ce qu’il écrit.

Votre personnage n’a pas beaucoup de choses en commun avec le milieu dans lequel il évolue…

Il a été bien élevé, il sait manger sa salade, il a tous les codes parce qu’il a été déterminé. Il se rend compte à un moment donné que ces codes là, il ne les a pas choisis. Il ne va pas, du jour au lendemain se balader en jogging et en t-shirt, sa révolte ne passe pas par ça. Sa place était toute faite, une place enviable, c’est un des moteurs de cet homme, de ne pas vouloir susciter l’envie, d’avoir une place dans la société que personne ne pourrait contester, puisque cette place n’intéresse personne à part lui. Il y a une forme de culpabilité, mais on a tous des raisons de dire que c’est de la faute de l’autre, de se mettre en position de victime.

J’essaye de faire un film qui laisse une liberté de regard au spectateur - JP Darroussin

Le grand public se serait plutôt attendu à une comédie, or, l’humour n’est pas forcément là où on l’attend dans votre film…

Tout dépend de ce que l’on appelle l’humour. On ne trouve pas ici d’humour déclaré, il n’y a rien ici pour faire rire, il y a pourtant des rires qui fusent lors des projections du film. C’est aussi du à la nature de l’écriture d’Emmanuel Bove, il a toujours eu ce problème de division, il y a des gens que ça fait rire et d’autres qui trouvent ça sinistre. C’est justement ce qui m’intéresse, de jouer sur ce terrain là. Tout cela me fait rire, c’est de l’ironie pure et dure, de l’ironie du sort. J’essaye de faire un film qui laisse une liberté de regard au spectateur, j’essaye de ne pas induire les moments où il faut rire, j’ai fait en sorte qu’il n’y ait que de la réflexion, si on est enclin à en rire tant mieux, sinon, ça passe quand même. Effectivement, ce n’est pas un film comique.

N’est-il pas difficile d’adapter un roman, d’autant qu’il s’agit de votre premier film ?

Non, parce que je suis parti sur cette idée d’adaptation. Cela fait des années que des gens essayent de monter du Emmanuel Bove, je fais partie des gens qui aiment cet auteur. On l’a déjà vu au théâtre, Wim Wenders s’y est essayé aussi mais tous les projets se sont toujours heurtés à une division, de ne pas savoir si c’est du lard ou du cochon. Lorsque j’étais jeune élève au conservatoire, mon professeur me disait toujours ‘Si vous devez adapter des œuvres, adaptez des œuvres qui divisent’. Il faut que les gens puissent en tirer quelque chose, que cela puisse résonner sur une réflexion personnelle. Il faut qu’à la fin on puisse se dire si l’on est dans tel ou tel camp, il faut au moins que la proposition soit posée. C’est intéressant d’amener le spectateur dans des contrées qu’il n’a pas l’habitude de visiter.

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