Tom Waits au Grand Rex : putain 8 ans !

Il m’en aura fallu de la patience pour pouvoir assister à une prestation de Tom Waits sur scène. Après tout ça ne fera jamais que huit ans que mon chanteur américain préféré n’était pas passé en France.

J’imagine que pas mal de lecteurs vont passer ici sans connaître le bon Tom. Mais si vous avez vu par exemple le Scaphandre et le Papillon, que le thème récurrent du film (All the world is green) vous a plu, je vous souhaite la bienvenue dans le club des gens de bon goût. Et si vous avez vu Shrek 2, le bout de chanson amorcé par le capitaine crochet dans l’auberge (Little drop of poison), c’est lui … regardez donc wikipedia pour en savoir plus. Pour résumer, je suis fan absolu, et c’était énorme …

il a fallu du cran, du courage et du temps…

Maintenant que la séance de rattrapage Tom Waits pour les nuls est terminée on va peut-être pouvoir causer entre gens de bon goût (c’est un mec dont le dernier article était sur Didier Super qui vous dit ça).

Huit ans donc, Tom se fait rare en Europe encore plus qu’aux États-Unis. Dès qu’un semblant d’information a circulé sur le web concernant une série de concerts américains puis européens, j’ai scruté, rajouté des fils rss et me suis abonné à toutes les newsletters du monde pour ne pas rater le moment de mise en vente des places. De 70€ à 130€ la place, il m’a bien fallu vendre un bras pour obtenir un sésame, deux par personne maximum, billets nominatifs, vérification de votre identité à l’entrée. Heureusement le touché rectal n’était pas obligatoire.

Le résultat, c’est un public cosmopolite (on est venu de Suède, d’Italie, de Hollande, d’endroits dont je n’arrive même pas à identifier la langue, et de partout en France), et bien évidemment constitué uniquement de fans absolus. Vous pourrez avoir boycotté vu le prix ou ne pas avoir eu les moyens, mais je sais maintenant qu’il y a les gens qui ont vu Tom Waits sur scène, et les malheureux qui n’auront jamais basculé dans une autre dimension quelques heures …

Mais dis-moi tout, marionnettiste, j’ai des ficelles à mon destin

Bon je vais peut-être commencer à parler du concert quand même, non ? Une estrade ronde et poussiéreuse, des porte-voix accrochés en pagaille, des instruments à profusion, un tambour, des lumières de fête foraine, éclairages façons champignons phosphorescents, un gong : on est dans un cirque américain au XIXe, dans un film de Tim Burton, un paradis pour freaks. D’ailleurs tous les freaks sont des monstres gentils, meurtris par leur condition.

Au centre de son univers visuel, Tom vocifère son premier morceau en tapant des pieds de ses chaussures visiblement trop grandes. La poussière se soulève comme dans les saloons des westerns spaghettis. Ça sent le Texas, la chaleur de la Louisiane, on est ailleurs, transporté, une fissure s’est créée, on est dans un film et pourtant l’écran grand large du Rex n’est pas descendu. Quel meilleur endroit qu’un cinéma pour une prestation de Tom d’ailleurs. Il le dit lui-même, il joue de sa voix pour se faire tantôt caressant tantôt déglingué. Il explore les registres et nous entraîne toujours avec lui.

De son piédestal, il commande des mains son public, lève celles-ci pour nous faire applaudir plus ou moins fort. Il règle le volume de sa salle selon son besoin, son plaisir est visible de se retrouver avec nous. Décrochant son chapeau, il multiplie les révérences, plié en deux jusqu’au sol. On est au cinéma, d’ailleurs ça tombe bien, on est vraiment au cinéma.

Puisqu’on est dans une autre dimension…

Rien dans la discographie n’est oublié, le grand écart de Blue Valentine aux oubliés de Orphans est opéré. Le final sur Make It Rain, énormissime avec un public en délire nous secoue comme ses autres morceaux du même acabit. Si les plus récents ont leur forme conservée, on est servi par de nouveaux arrangements monstrueux sur Black Market Baby par exemple. On oscille de la Louisiane aux antilles (avec Hoist that rag tiré de Real Gone). Un coup, le piano se déchaine façon bluesman, un coup la guitare toute droit débarquée de Cuba retourne la salle, toujours avec ce fond waitsien (je néologise si je veux), comme si tout était toujours déglingué.

Les moments les plus calmes sont l’occasion de parler un peu et nous raconter comment, depuis sa dernière visite chez nous, trois grenouilles vivent dans son ventre. Et surtout nous faire chanter le magnifique Innocent when you sleep.

Autre moment anthologique : cette version démente de Eyeball Kid quand, après avoir décroché son oeil gauche pour jouer avec (je suis tout à fait sobre en écrivant cette phrase), il le lance sur le public ou vers ses musiciens dans un délire sonore et visuel. En version gros balourd : il mime la scène tel un Marcel Marceau, les mouvements appuyés d’illustrations sonores de ses compagnons de scène. Et en pleine interprétation, de troquer son melon (je parle d’un chapeau bien sûr) pour une version plus « disco » recouvert de facettes. Tournant sur lui même, il projette des rayons de toute part comme un animal de foire qu’on expose.

Les musiciens sont d’ailleurs tous des monstres. Ce n’est jamais qu’un sextet exclusivement multi-instrumentiste qui l’accompagne (avec deux de ses fils d’ailleurs). Monsieur le gratteux a donc un joli râtelier de guitares, mandolines et cie assez impressionnant. Le piano passant du plus classique à l’orgue électrique pour ce qui se fait du plus gospel. Chacun a son pré carré, bassiste ou batteur. Mais surtout j’ai été scotché par le saxo New-Yorkais, également guitariste, mais qui jouait régulièrement de deux saxos simultanément, sans forcer. Un mutant qui me fait vraiment dire qu’il y a eu une faille spatio-temporelle (plus de deux heures de faille non-stop tout de même) avec déformation de la réalité palpable. Pour finir un second saxo/percussionniste va et revient selon les besoins.
C’est un vrai théâtre, les ambiances lumineuses m’ont fait manger mon slip de ne pas pouvoir faire de photos avec accréditation. En même temps les quelques privilégiés n’ont eu droit qu’aux trois chansons règlementaires… je crois que c’est presque mieux vu les ambiances délirantes sur Poor Edward ou le final de Make it rain qui donne son nom à la tournée (Glitter and Gold). Pour savoir de quoi je parle, cherchez sur google, de toutes façons vous n’aviez qu’à être là.

Les amateurs multiples de la salle ne se sont pas privés. Mon petit doigt me dit d’ailleurs qu’une petite recherche sur youtube vous aidera à trouver des vidéos…

Rendez-vous dans moins de huit ans j’espère, même si je dois prendre un billet pour El Paso au Texas …

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16 commentaires

  1. Je confirme qu’il a décroché son oeil gauche pendant Eyeball Kid, et j’étais sobre aussi. ;)
    C’est vrai qu’il faut avoir vu ça une fois dans sa vie, il y a clairement un avant et un après. J’ai été particulièrement remuée par l’enchaînement de Tom Traubert’s Blues et Innocent When You Dream. Et par Cemetery Polka. Et par Rain Dogs avec des bouts de Russian Dance dedans. La classe absolue.

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  2. attention, à vendre tes membres comme ça, tu vas finir rapidement par ne plus pouvoir aller voir des concerts hors de prix… ;-)

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  3. Mélanie: sa prestation collait tellement à tout ce qu’on s’imagine en l’écoutant, je suis bien content d’avoir des images dans ma mémoire à coller dessus maintenant!
    Le passage avec Innocent when you dream et le public qui chante, je flottais, un peu comme tout le monde j’imagine!

    Sinon Matt: je crois que je vais devoir faire des enfants pour avoir du stock ^^

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  4. Bravo pour cet article, infiniment supérieur au minable compte rendu de Téléramuche… Vous ne seriez pas intéressé pr le jazz, ou certains jazz[s], par hasard ? :-)

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  5. un concert fabuleux , du reve ,de la poesie ,un brin de magie et une voie , à faire trembler les murs de …… jericho
    une emotion entre le rire la joie d’etre là , et les pleurs de voir , enfin , Monsieur tom Waits
    j’ai même attendu apres le concert , esperant voi le Maître , mais bon j’ai pu voir les musiciens ( les waits junior)
    je suis toujours sur mon nuage , ou plutot sur mon estrade poussiereuse mais si belle ….
    bien heureux celui qui a pu voir Tom Waits

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  6. … Je confirme, vu nos conditions exécrables de photographes accrédités, il valait mieux photographier du public pour pouvoir capter des images représentatives du superbe show d’Oncle Tom. Notre sort n’est pas (plus) enviable, qu’on se le dise ! Notre liberté de création (et donc d’expression) est baillonnée. Quels témoignages visuels de leur génie scénique laisseront ces grands artistes aux générations futures ? Quelques photos approximatives (et heureusement qu’elles sont là, encore) prises du public ? Sûrement pas celles de professionnels qu’on ne cesse d’empêcher de travailler. Quel dommage !
    Sinon, bravo pour votre texte très fidèle à la magie du spectacle et à la prestance si singulière du grand Tom. Idem pour d’autres articles que j’ai feuilleté. Continuez comme ça !

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  7. Ouah! bah merci hein ^^

    Helene: J’ai toujours été amateur de jazz, mais au vrai sens amateur: j’aime énormément, j’apprécie ce que je découvre, je connais un peu mais c’est tout. Mais je ne suis pas franchement calé en artistes contemporain, et surtout je suis assez allergique au free jazz!

    Patrick: par contre oui, avoir l’ensemble du décor à partir du ras du sol à gauche j’imagine que c’est dur. Par contre je regrette un peu de ne voir que Tom Waits et pas ses musiciens sur tes photos!
    La photo qui illustre l’article a été prise avec un petit TZ5 du haut du balcon… en zoom maxi, du bonheur. Elle vaut donc ce qu’elle vaut.

    Des vidéos du grand Rex supplémentaires sont apparues sur Youtube: j’imagine les touristes de scandinavie ou d’ailleurs qui ont enfin regagné leurs pénates!

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  8. http://www.citizenjazz.com/article3461474.html

    Un p’tit coup de gueule…

    Et surtout, si tu veux nous parler jazz pas free, n’hésite pas !

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  9. … Ben oui, on a tellement été repoussé à l’extrême gauche de la scène par la prod et ses vigiles qu’il m’était impossible de voir les musiciens. J’apercevais à peine le saxe derrière le piano, mais pas assez éclairé. Tu remarqueras, si tu vas voir de mes reportages, que je m’efforce toujours de prendre tous les musiciens et de varier les angles et les plans pour donner une idée à la fois générale et détaillée des concerts que je couvre. Là c’était totalement impossible et vachement frustrant compte tenu de la qualité visuelle (pour ne parler que de cet aspect là) de ce qui a suivi. Je trouve ta photo bien plus représentative que ce que j’ai été autorisé à faire, et je t’en félicite. La même chose avec le piqué d’un boitier pro…
    C’est quand même un sacré gachi de bosser dans ces conditions ! Si je m’écoutais, j’irais le revoir en Ecosse ! Peut-être qu’on peut encore bosser correctement là-bas !

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  10. Le HibOO, blog des photographes aigris (non ?). En fait pour nous à la rentrée on va faire simple : on va plus s’embeter. Je trouve par exemple qu’un texte comme celui de Guillaume est 1000 fois + interessant à titre de memoire que la plus belle des photos. Et y a pas encore de vigiles dans nos tetes :)

    Bref, pour ma part, je ne me plains jamais des conditions. La photo, c’est le petit truc en + … mais en aucun cas l’essence meme d’un blog / webzine.

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  11. Bravo pour ta perspicacité, et ton ouverture d’espeit, on peut dire que tu as vraiment tout compris, Rod…
    Que veux-tu dire par « on va plus s’embêter » ? Juste par curiosité, comme ça…

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  12. Oui chuis super ouvert. Quand je vois que sur le Paleo, je gueule sur l’ambiance des photographes, on ne retient que ca. Admettons. Sauf que la, l’article parle quand meme 0 fois de la photographie, et on en revient quand meme dessus. Ca devient juste saoulant :) ne peut on pas apprecier un concert sans que parallelement, on ait pu ce qu’on voulait niveau photo ? Est ce une condition sine qua non pour que l’on estime sa soirée réussie ? Le plus important, en musique, n’est il pas la magie des notes ? Notes complètement absentes d’une photo ?

    Enfin, ouais, je m’estime un peu ouvert, quand meme … juste ce qu’il faut.

    Sinon, la curiosité c’est bien. Mais en gros, pour etre libre, il ne faut rien demander à personne. Voila. C’est une piste. J’espere que mon comm. cloturera definitivement le debat « bouhh les vilains organisateurs », et reviendra sur une prestation qui a semblé particulierement magique.

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  13. Heu… il me semble que c’était à Guillaume que je parlais. Et je lui répondais sur un point précis qui concernait l’absence de photos des musiciens. Mais je peux aussi parler de musique, que j’écoute et apprécie depuis bien avant que tu biberonnes du Floyd. De Tom Waits ou de beaucoup d’autres. Maintenant Rod, tu fais ce que tu veux de ton blog… Je trouve d’ailleurs que c’est une bonne idée d’envisager de ne plus y mettre de photos, car à ne pas te plaindre des conditions qui ne cessent de se dégrader, tu risques fort de ne plus en faire beaucoup à l’avenir. Mais c’est pas grave vu qu’un texte est mille fois + important pour la mémoire. Il est vrai qu’on a tous des tas de textes en tête au sujet d’artistes disparus, des photos… c’est très rare. :)
    Donc, comme je disais plus haut : bravo pour ton texte ET ta photo Guillaume !

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  14. putain ils sont pas gonflés les mecs : ils viennent ici pleurnicher, ils viennent ici faire leur pub pour leur site, et apres ils me donnent des lecons de comment gérer un blog.

    Rien à dire : BRAVO ! :)

    PS : tu surestimes la photo de concert en 2008, hein. Une photo n’avait de valeur jadis que parce qu’elle était rare. Que des mecs que je n’apprecie pas comme Verhnet y allaient à la pelloche il y a 30 / 40 ans, et qu’ils n’étaient que 8 ou 10 à couvrir.

    Y avait pas de web, pas de smartphone, pas de compact, pas de bridges, pas de reflexe à moins de 2000 fr … faut se reveiller et prendre au tres vite la pillule bleue. La photo de concert n’a desormais qu’une valeur zapping comme tout le reste. Et puis bon, hein : n’oublions pas que les artistes en ont désormais rien à battre, eux memes shootent désormais des prises impossibles en concert (genre depuis la scène … et la bingo, c’est LA photo qu’on retiendra … sans technique, sans rien, qu’aucun autre photographe « pro » n’aura réussi à faire).

    Enfin, qu’une prod’ comme GDP ait déjà autorisé des photos de Waits au Rex, et que tu aies eu une accrédit … c’est déjà un énorme privilège. Guillaume aurait été content, lui. Sans doute.

    PS2 : les prochains comms ne seront pas validés. Je veux bien être gentil, mais ca va aller là :)

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  15. bugeaud 9.09.08 | 15:10

    vous êtes tous ébahis par l’article de notre ami…Trés bonne vision du concert ( auquel j’ai assisté) .Je me permets juste d’apporter une petite correction. En effet, il s’agit de Glitter and Doom et no pas Gold.

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publié par Guillaume le 27 juil 2008 à 11:32

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