Katerine Gierak – Mademoiselle K
(interview réalisée en juin 2008 : mieux vaut tard que jamais, hein !) Ça me Vexe filait clairement la patate, le genre d’album à écouter en boucle en attendant que le café commence à faire effet ou les jours de cafard cosmique. Et même s’il s’inscrit dans la continuité, Jamais la Paix est plus du genre à décoller les tympans, le genre d’album qu’on n’écoute peut-être pas de bout en bout à chaque fois trois fois par jour, mais tout à fait le style de disque dans lequel on peut picorer et revenir et continuer à découvrir des trucs. Entre chansons directes et morceaux à apprivoiser, Jamais la Paix a un furieux goût de reviens-y et de reviens-te-prendre-ta-claque-en-concert-on-sait-qu’t’aimes-ça.
On a donc fini par rencontrer Katerine Gierak, grande bringue de 27 ans en cravate et santiags, à l’origine de tout ce chaos sonore diablement bien organisé et des décharges électriques qu’est Jamais la Paix. Katerine est bavarde, à embarquer dans des digressions, ses longues mains tripotant son bracelet en cuir, avec parfois, un débit de mots entrechoqués proche de la Kalachnikov. Tant mieux, parce qu’elle a une tonne de trucs à raconter sur cet album.
C’est ce côté prévisible qui stresse
Jamais la Paix s’ouvre sur Le Vent la Fureur, un morceau en forme d’introduction qui évoque la pression, l’attente, sur une instrumentation tumultueuse proche de la tempête, entamée par trente secondes de sons de vent et de guitares dans les starting-blocks qui finissent par partir à 200 à l’heure. « On avait un peu la pression, forcément on était plus attendu sur ce 2e album, mais ça se passe super bien avec le public« , raconte Katerine, « on s’éclate et puis la musique nous porte, même si des soirs j’ai rien à dire ou si je suis plus fatiguée, la musique est là. » Il faut dire que le groupe a gagné en puissance, on sent d’ailleurs qu’une fois les codes du rock maîtrisés sur le premier, il s’est empressé d’y apporter d’autres influences et de tenter de nouvelles approches sonores, que ce soient le stoner Le vent La Fureur, les ambiances chaloupées d’En Smoking ou le barré et inclassable Enjoliveur, les morceaux sortent du cadre plan-plan du rock qui passe sur les ondes et déjouent les attentes. Et le public suit.
« Evidemment, les gens qui te connaissent déjà attendent un truc précis. Rien que pour ça, des fois j’ai envie de faire tout le contraire, de pas être là où on m’attend, c’est ce côté prévisible qui stresse. » Mais elle tempère « C’est génial d’avoir tout ce monde aux concerts et qui aiment et qui nous suivent, ça fait plaisir » et aussitôt, l’exigence : « en même temps ça donne l’impression qu’on peut faire n’importe quoi et qu’ils aimeront aussi, quoi qu’on fasse. T’as le risque de plus avancer »
Et oui, et c’est pas parce que Ça Me Vexe est disque d’or et que les Mad K ont remplit de fond en comble deux Cigales en avril qu’ils n’ont plus rien à prouver : « Maintenant on connaît la tournée, la promo, mais on est encore vierge de certaines choses, on a des trucs à prouver mais pas les mêmes.« , Katerine explique. « Par exemple en festival, on n’est pas aussi connus que BB Brunes ou d’autres, donc ça reste un challenge. Il y a là des gens qui seraient jamais venus nous voir autrement, donc il faut aller les chercher, un festival, ça te donne une occasion de plus de convaincre. On peut pas se reposer… »
Je voudrais vraiment exploser tout ça
La scène. Forcément on y revient, la composition ayant été portée par l’énergie de la précédente tournée, et c’est d’ailleurs là que quatre des nouveaux morceaux se sont mis en place : ASD, Jamais la Paix, Enjoliveur et Maman XY. Et si le titre qui donne son nom à l’album a peu évolué en répétition et en studio, ce n’est pas le cas d’Enjoliveur et Maman XY. « Enjoliveur a beaucoup évolué, jusqu’au bout, vraiment. Et Maman XY aussi. C’est parti d’une impro avec du parlé dessus. Et puis on a rajouté la mélodie sur « si tu m’aimes si j’ai tort, à quoi je sers moi fort » et ça apporte vraiment, ça contraste avec le parlé et ça fait tout ressortir, ça redonne de la valeur et de l’importance à la mélodie. » Pas étonnant que ce refrain soit l’un de ceux qui se scotchent le plus durablement à l’arrière du crâne.
Et contrairement au premier album, non seulement ce coup-ci, les garçons ont participé à la composition mais ce sont les instrumentaux qui ont été mis en place en premier et qui ont accouché des mélodies et lignes de chant. Comme les meilleurs morceaux de jazz.
« Pour la composition à quatre, ça a beaucoup apporté, j’en avais très envie. Je l’aurais pas fait si j’avais pas été sûre de ça à 100%. Ça a apporté de la puissance, donc c’est un gros point positif. L’inconvénient des fois, c’est du point de vue des recherches harmoniques, on a peut-être moins exploré de ce côté là. » Au final, seul Alors Je Dessine aura été composé par la chanteuse toute seule, « J’avais besoin de revenir sur mon centre« , admet-elle.
Et de continuer sur sa lancée : « Sur le premier album, on a eu trop d’argent pour l’enregistrement, là on a eu un petit budget, donc seulement deux semaines en studio, c’est pas beaucoup. Ça m’aurait bien dit d’avoir une semaine de plus pour tester plus de trucs. Mais c’est un album où j’ai vraiment exprimé ce que je voulais dire. » Et déjà, elle pense au prochain : « Pour le troisième je voudrais vraiment exploser tout ça, sortir du quatuor de base, j’ai envie de claviers, de plus d’instruments. » Une direction qui commence à se voir, comme sur Alors je Dessine et l’apport de l’harmonium. « Oui c’est vrai, l’harmonium on l’avait rapporté d’Inde l’année dernière, mais là j’ai envie d’expérimenter au piano, parce que la recherche d’harmoniques est très différente au piano par rapport à la guitare. »
Je me dis qu’on n’a rien inventé
Mademoiselle K, un vrai groupe donc, pour les deux du fond qui n’avaient pas suivi et qui en douteraient encore, et la conjugaison de quatre sensibilités musicales différentes et convergentes. Katerine détaille : « Moi je viens de classique, j’en écoute énormément, du jazz aussi. Les garçons sont beaucoup plus rocks. Ils sont tous les trois très 70ies, Led Zep tout ça, surtout David. D’ailleurs, je trouve que sa frappe ressemble à un peu à celle de John Bonham, il a la même assurance, une grosse puissance aussi. Peter est vraiment vraiment indé, ambient. C’est lui qui m’a fait découvrir les artistes du label Constellation. » On trouvait bien aussi que certains riffs ou enchevêtrements de guitares rappelaient un peu des groupes comme Explosions In The Sky. Katerine sourit. « J’adore Do Make Say Think aussi…Peter, c’est un peintre. C’est notre peintre sonore. Sinon, David est aussi pas mal branché hip hop, mais hip hop new yorkais, indé. Pilou lui, il est plus Pavement, Pixies, il a aussi eu une grosse période métal. Donc on a déteint les uns sur les autres et ça nous apporte beaucoup. »
Et du côté des inconvénients alors ? « Le seul risque c’est de pas aller voir ailleurs, chercher autre chose. Par exemple Espace, sur une démo que j’ai réécoutée récemment, au début, j’étais partie en décalé de deux temps. » Précise, l’ancienne étudiante en musicologie bat la mesure en chantonnant. « tu vois ? » errrr… oui, en décalé quoi. « Et donc tout le morceau était un peu décalé comme ça, ça faisait un peu bizarre mais c’était mortel, vraiment mortel. Et à l’enregistrement on n’a pas gardé ça. Sur ASD aussi, ça m’a fait réaliser qu’ils sont un peu moins téméraires. A un moment, on bouffe une croche, sur le refrain, tu vois ? » Elle joint la voix au geste et c’est là qu’on sent que les cours de solfège et de piano à dix ans ne peuvent pas franchement rivaliser, mais oui, on voit. «Donc ça fait un changement de rythme, mais on l’a pas gardé à chaque fois, on a un peu lissé ça. C’était une période où j’étais plus en retrait donc j’ai pas imposé le choix de garder ce décrochage là, peut-être que ça manque un peu… »
N’empêche, les breaks, changements de rythme ou explosions de morceaux comme Pas des Carrés, Tea Time ou Enjoliveur témoignent d’une liberté instrumentale qu’on aimerait bien retrouver dans plus de groupes made in France qui cartonnent.
Oui mais. « Je veux vraiment sortir du carcan rock 4/4, tout en gardant l’énergie.« , Katerine reprend. « Tu vois Messiaen, il faisait des trucs en 5/4, nous, on en reste au 4/4 basique. Il faut sortir de ce schéma, casser des trucs. Quand je vois Radiohead, je complexe, je me dis qu’on n’a rien inventé. » Allons bon. On sentirait pas un peu d’intransigeance poindre derrière l’exigence, des fois ? « Après les gens disent ‘vous êtes uniques en France’, mais faut sortir un peu ! Il se passe des trucs géniaux au Canada, il se passe des trucs en Allemagne. Tous, ils sont tournés sur ce qui se passe partout. La musique, c’est pas juste la France. Alors bon, évidemment, ça fait plaisir tout ça, les compliments… mais je discutais en interview avec un Québécois et j’ai bien vu que là-bas, ils sont beaucoup plus ouverts sur la musique en général. Et même en France, il y a des groupes qui ont un son super, comme Narrow Terence par exemple, mais on leur laisse pas la place à ces groupes là. »
Vrai. Cela dit, à l’instar d’artistes outre-manche ou outre-atlantique, les Mad K ont travaillé les variations et la place de la voix, une évidence sur des chansons comme Espace, Maman YX ou ASD, mélangeant allègrement parlé, chant, chuchotements, chœurs… Katerine confirme « Oui, on a travaillé ça pour qu’elle soit claire mais comme un instrument avec les autres instruments. Certains sont d’ailleurs déçus par ça, on m’a dit que c’était dommage que la voix soit si en dessous… »
De toute façon, plus c’est barré, plus c’est intéressant

Une manière de travailler la voix qui colle sans bavures aux textes, directs (Click Clock) ou à tendance surréaliste (Pas des Carrés, Enjoliveur), patchworks de métaphores et d’images (Le Vent La Fureur, Espace) ou constellés de jeux sur les mots et de second degré (Grave), et pour la plupart, évidemment, environ quarante-deux interprétations possibles. « Sur certaines chansons, j’ai peaufiné jusqu’à l’enregistrement. Espace est partie d’un instru mais on s’est dit tout de suite que c’était l’histoire de mecs dans l’espace. D’ailleurs, on l’avait appelée SG27 au début, un peu comme un prototype et j’ai fini de retravailler les paroles à Bruxelles.
Enjoliveur est vraiment barrée, ça parle de trucs de mecs, de voitures, mais ça détourne un peu les codes masculins aussi. Les gens retiennent beaucoup « Je nique le vent et je pisse debout » et ‘Je nique’, c’est un truc de mecs et puis ‘je nique le vent’, ben tu niques rien du tout, en même temps tu peux aussi le comprendre différemment. ‘Je pisse debout’ c’est un truc de mec mais une fille peut aussi pisser debout. Bon c’est un peu plus compliqué mais elle peut aussi, de toute façon, je prône l’égalité. Ça joue un peu sur la provocation en même temps.. » D’ailleurs, la manière dont elle pose son texte sur la musique d’Enjoliveur rappelle un peu Brigitte Fontaine sur L’Europe de Noir Désir, un morceau de bravoure de presque 24 minutes où parfois, il faut juste arrêter d’essayer de comprendre quand Brigitte Fontaine balance en détachant ses mots des « La vieille Europe est la maquerelle des ballets roses. deux fois.« . « C’est marrant, on me l’a déjà dit. » Katerine sourit, « J’aime bien ça…Brigitte Fontaine… De toute façon, plus c’est barré, plus c’est intéressant. »
Les textes s’avèrent aussi plus subtils, plus intimes sur certains morceaux. Elle précise « On m’a dit que les paroles étaient plus intimes mais moins révoltées, mais je crois que c’est aussi révolté, juste les révoltes sont pas les mêmes. Par exemple, je préfère Click Clock à A L’ombre, c’est plus abouti. Ce que j’aime vraiment, c’est écrire des paroles avec plein de degrés de lecture. Je mets quiconque au défi de m’expliquer complètement Life on Mars de Bowie, il y a tellement de lectures possibles…C’est vers ça que je veux tendre. Tu vois, Maman XY, ça dit tout et ça dit rien. J’en ai parlé avec plein de gens très différents et tous avaient leur propre interprétation, ça touche beaucoup de gens pour plein de raisons. Chacun y a vu ce qu’il voulait y trouver. » Au risque que les wannabe exégètes lui fassent dire n’importe quoi. Son regard s’évade un instant par la fenêtre. Puis « De toute façon, j’assume tout ce que je dis dans mes chansons. » Hypersensible et grande gueule. « Par contre, je sais pas si on la fera à tous les concerts, elle demande vraiment plus d’implication, c’est comme si je m’ouvrais les tripes à chaque fois que je la joue. En même temps, si tu mets pas tes tripes en concert, c’est pas la peine, mais celle-là, c’est pour la préserver, qu’elle reste ce qu’elle est. »
Et pour l’avoir ressentie jusqu’au bout des cheveux dressés sur la nuque deux ou trois fois en concert, on confirme que Maman YX est une décharge émotionnelle d’une intensité bien plus poignante en live que sur album. Et on clôt le sujet.
On n’est pas là pour lisser les oreilles
On repart sur ses envies d’étirer les limites de l’horizon et d’aller voir ailleurs si elle y est : « Tu vois, je pense à partir à l’étranger quelques temps, voir ce qui se passe là-bas… Ça serait d’ailleurs bénéfique pour tout le groupe, ça apporterait beaucoup je crois. En plus, les garçons ont leurs propres projets. Peter et Arcan, c’est super expérimental, Pilou et Lepil et David qui joue avec Rue de l’Hagard, c’est un projet hip hop, les paroles sont super fortes. » Et puis, plus loin ou plus près dans la conversation : « De toute façon, je sais pas si on est là pour être sympa. J’aime pas la musique « sympa« , même si les mecs qui la font le sont, ça me branche pas. On n’est pas là pour lisser les oreilles. »
On s’en doutait bien mais on comprend mieux, les chansons qui donnent l’impression qu’elles vont partir en vrille à tout moment, les ambiances de studio sur ASD ou Click Clock et l’énergie du groupe sur scène, l’autodérision et la manière aussi dont ils ont fait évoluer leurs morceaux au cours de la tournée, au point de rendre leur Final reconnaissable seulement au bout de trois ou quatre minutes. Même si on est moins enthousiaste sur un morceau comme En Smoking et ses guitares hawaïennes.
Damnède, l’attachée de presse passe déjà la tête par la porte : « bah alors, ça fait trois quarts d’heure que vous papotez… » Bigre, ahem, bon, une dernière avant de lui foutre la paix, puisque le seul morceau composé seule évoque le manque d’inspiration, est-ce que ça lui angoisse l’existentiel, justement, la page blanche ?
Katerine réfléchit : « Je crois qu’il y a une nécessité de pas être inspiré à certains moments, pour l’être vraiment ensuite. Je suis pas prolifique, quand ça sort, ça sort. J’arrive pas en studio avec trente chansons pour en garder que douze, non, j’arrive avec mes douze chansons et c’est ce qui va être sur l’album. A la limite, si je suis pas sûre, j’écris même pas, donc ça peut mettre du temps à bien sortir, mais je suis sûre de ce que je fais quand j’écris. »
« Et puis j’ai besoin de bouger énormément, pas penser trop sinon ma tête me prend beaucoup la tête. » Elle se marre. « D’ailleurs on va aux Francofolies de Montréal, j’ai super hâte, en plus je suis jamais allée en Amérique du Nord. Il paraît qu’ils rendent tout le centre piéton pour les Francos, tout le monde m’a dit que c’était mortel comme ville, donc ouais, j’ai hâte. »
L’attachée de presse reparaît. La der des ders alors, le mot de la fin. « Ce qui m’inspire ? C’est ça. Bouger. Voyager… »


charlotte 17.10.08 | 17:15
je comprends pourquoi cet article ne parait que mtn: la qualité!!
Juliette 17.10.08 | 17:21
tu me flattes ! ;)
en fait, l’article a été prêt rapidement, mais j’ai traîné sur la suite : relecture et corrections et validation des tofs… c’est ça d’être sur douze projets à la fois..
I love moon 18.10.08 | 11:59
C’est clair, ça valait le coup d’attendre. Merci pour cet interview.
Bruno ROMARY 26.11.08 | 13:08
Super interview !
Ca change des questions à deux balles et des réponses toutes faites et super rabachées que font certains » artistes « …je ne citerai personne…pas la peine…z’avez déjà des noms en tête…
La fraîcheur est présente à chaque ligne, elle se raconte vraiment et sait de quoi elle parle…et comme sur scène, elle donne tout.
Profitez du coffret qui vient de sortir, les 2 albums pour 14,99€…ça c’est un chouette cadeau se faire !