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Christian Carion, réalisateur de Joyeux Noel

Christian Carion à UGC Ciné Cité Rouen

Joyeux Nöel est un film qui fait parler de lui. D’abord parce que c’est un grand film, mais aussi parce qu’il soulève un tabou énorme sur la première guerre mondiale : La fraternisation entre ennemis. Un film bouleversant, plein d’humanité, qu’il faut absolument voir. Christian Carion, le réalisateur, était de passage à Rouen en octobre, l’occasion pour lui de nous faire un cours d’histoire (oubliée).

Comment avez-vous découvert cette histoire ?

J’ai découvert cette histoire terrible il y a 14 ans. Les gens ont dû vivre une époque dont on n’a même pas idée pour arriver à faire des choses pareilles

A quand remonte votre projet ?

Cela fait 14 ans que j’y pense. Je suis originaire du Nord, mes parents étaient agriculteurs et tous les automnes, lorsqu’ils labouraient, ils trouvaient des obus. On les prenait, mettait au bord du chemin et on devait prévenir la préfecture. Dans ces conditions, on est dans le souvenir de 1914 en permanence. Il y a aussi les cimetières anglais que l’on trouve un peu partout. Il y a 14 ans, je tombe sur un livre, écrit par un normand, Yves Buffetaut qui parle des combats (Batailles de Flandres et d’Artois 1914-1918 ). J’achète le livre car je connais tous les villages cités par cœur. Dans ce bouquin, il y avait une page appelée « L’incroyable Noël de 1914 », je lis la messe de minuit, le ténor avec son sapin, les échanges de tranchées… Je me demande alors comment il est possible de découvrir ça maintenant. J’ai rencontré cet historien, nous nous sommes replongés dans ses archives. On m’a ouvert des portes parce que j’étais accompagné d’un professionnel.

Ce qui m’intéressait, c’était de filmer la parenthèse enchantée

C’est donc pour cette raison que le sujet n’avait jamais été traité avant ?

Oui, sans doutes. La seule part de fiction est dans les personnages et le fait d’avoir rassemblé en un seul endroit tous les faits qui se sont passés en des endroits différents. Quand j’ai parlé de cette histoire à mon producteur, il a appelé son père et il se trouve qu’il avait entendu parler de ces fraternisations. Si ces hommes n’ont pas parlé, ce n’est pas par honte, seulement les gens n’auraient pas compris. Vous vivez ça et vous comprenez ou bien vous ne le vivez pas et vous ne pouvez pas comprendre.

Avoir fait une réalisation aussi pointue ne rend t-elle pas la tranchée trop « parfaite » ?

On rentre alors dans un débat sur l’esthétique. Je ne voulais pas faire un énième film sur Verdun. Il y en a déjà suffisamment, je ne suis même pas certain d’être capable de le faire. Ce qui m’intéressait, c’était de filmer la parenthèse enchantée, mais bien sûr il y a un décor, on doit montrer des choses. Ce qui m’intéressait en Décembre 1914, c’est qu’au début, ce n’est pas Verdun, il y a encore de la végétation, des maisons, des fermes qui ressemblent encore à quelque chose, des pantalons rouges et puis ce qu’il y a de formidable à la fin de ce mois de décembre, c’est qu’il s’est mis à geler. On croit toujours que le froid est l’ennemi du soldat, alors qu’il s’agit en fait de son ami. Les soldats ne s’épuisent plus dans la boue, ils marchent sur du dur, il y a aussi moins d’humidité et surtout, les cadavres sont durs, ça détend quelque peu l’atmosphère, je ne voulais pas montrer la boue. Quand Audebert (NDLR : Guillaume Canet dans le film) sort de sa tranchée, ce n’est pas Disneyland quoi ! Puis arrive la neige et un certain conte de fée. On peut me critiquer là-dessus, mais c’est mon point de vue. Je voulais filmer la parenthèse enchantée. Tout le reste a déjà été vu, ce regard sur la guerre n’existait pas. On est dans un conte, du type « Il était une fois… ».

N’avez-vous pas l’impression que si cette parenthèse avait été connue, elle aurait pu changer le cours de l’histoire ?

Tout à fait. A ce moment là, ce sont les soldats qui prennent le pouvoir sur le terrain. Cette histoire est une catastrophe pour les états major. C’est la ruine d’années d’endoctrinement. Autant je crois que les hommes ont de la violence en eux, autant la haine résulte d’un travail. Amener tout un pays à la guerre, c’est un sacré boulot ! Cela a été fait par quelques hommes, je mettrais au banc des accusés Raymond Poincaré. Il était lorrain et à 10 ans, en 1870, il voit arriver les miliciens dans sa région. Il en sera traumatisé. Il mettra ensuite un programme d’éducation terrible lorsqu’il sera ministre. C’est lui qui invente le sac que l’on porte sur le dos, il sait que quand le gamin aura 20 ans, il aura un paquetage. Il deviendra Président de la République en 1914, l’aboutissement de toute une vie. On voit donc un énorme travail derrière tout ça, et là, avec trois sapins, deux bougies et une cornemuse tout s’écroule… C’est une catastrophe ! Il faut donc endiguer le phénomène et le tuer, c’est-à-dire qu’il ne fallait pas que ça se sache.

C’est pour cela qu’à la fin, les protagonistes sont envoyés dans les pires endroits, pour être sûr qu’ils ne reviendront pas pour parler…

Oui, mais normalement, c’est la peine de mort. Là, il y avait trop d’hommes à fusiller. Un procès aurait aussi fait une publicité. Là, on retire le régiment contaminé et on le met dans des endroits très durs. Au fond, tout ce qui réunissait ces hommes là, aussi bien les « pro–fraternisation » que les « anti-fraternisation », c’est l’envie de vivre. Tant qu’on joue au football ou aux cartes, on est en vie.

Est-ce que cette fraternisation aurait tout de même fonctionné s’il ne s’agissait pas du soir de Noël ?

C’est sûr que Noël a beaucoup marqué, déjà, l’état major est persuadé qu’il n’y aura plus qu’un Noël, c’est pour cela qu’ils donnent le maximum aux soldats, tous ces sapins. Il y a un moment magique dû à Noël mais il est vrai aussi qu’on a retrouvé trace d’autres fraternisations. En 1915, l’état major a été particulièrement vigilant à ces agissements, il y a même eu des bombardements sur des endroits trop calmes. Ils ont programmé des attaques à cette période alors qu’il n’y avait aucun but stratégique, c’était même mieux s’il y avait des morts, ainsi les soldats ne seraient pas tentés de fraterniser avec l’ennemi. C’est quand même terrible que des gens soient morts pour cette raison.

De toutes façons, s’il n’y avait eu que deux mecs qui s’étaient serré la main, j’aurais fait un film là-dessus

On note tout de même un message d’espoir dans ce film, aussi court soit il. Le discours de l’évêque rappelle étrangement celui de G.W.Bush, est ce un clin d’œil à l’histoire ?

Alors il faut tout de suite préciser que le discours de l’évêque à la fin, ce n’est pas moi qui l’ai écrit. C’est un discours qui a réellement été prononcé en Décembre 1914 par un homme d’église. En apprenant ça, j’ai été horrifié, dégoûté… Vous avez raison en ce qui concerne Bush, il a tout pompé, c’est dire à quel point on en est. Nous sommes dans une période où nous montrons du doigt et nous avons raison de le faire. Les Imams prônent la haine et la guerre dans les mosquées, il ne faut pas laisser passer ça, simplement, le monde chrétien n’a pas de leçon à donner au monde musulman. Il a eu ses croisades et ses horreurs. Pas au Moyen Age, mais bel et bien en 1914 ! Il est même fort probable que l’on trouve la haine dans chaque religion existante. Le message universel, c’est celui de la messe faite en latin, pour tous. Il faut rester extrêmement vigilant par rapport à tout ça.

A quelles retombées vous attendez vous ? Le film fait quand même office de petite bombe…

Il y a quelques années, les historiens disaient qu’il s’était passé des choses qui ne comptaient pas. De toutes façons, s’il n’y avait eu que deux mecs qui s’étaient serré la main, j’aurais fait un film là-dessus. Là, il y a quand même des milliers d’hommes concernés. J’estime que l’on a volé la mémoire de ces soldats, quelque part, ils en sont tous morts, c’est la moindre des choses de leur rendre justice. Ils nous donnent une leçon d’humanité, heureusement qu’ils ont fait ça. Je veux faire juste un pic sur ce moment de bonheur.

Quels sont vos objectifs avec ce film ?

J’aimerais que les gens se disent « Ah oui, il s’est passé ça ! ». J’en ai pleuré quand j’ai lu cette page d’histoire dans le livre de Buffetaut et je voulais faire partager.

Pouvez-vous nous dire un mot sur les chansons du film ?

Il y a des chansons qui ont vraiment été chantées ce soir là. Je voulais imaginer que Anna commence à chanter quelque chose au début du film, un opéra, puis la guerre arrive. Elle aura soudain l’occasion de rechanter, mais dans un contexte totalement différent, qui prend un sens du fait du lieu, évidemment c’est plus puissant. Le personnage qui joue le ténor dit qu’il n’est pas à l’opéra de Berlin mais que c’est mieux ainsi. Il se dit que ce qu’il faisait avant était ridicule.

A une époque où l’Europe semble difficile à construire, on sent un côté très européen dans votre film…

Cette histoire n’est pas à 100% française, en fait, ce qui était compliqué, c’était d’impliquer les gens très vite en amont, sur le papier, sur le scénario. Je voulais commencer par l’Allemagne. J’ai trouvé fondamental que l’Allemagne soir partenaire, la Grande Bretagne s’est légèrement fait tirer les oreilles, la Belgique pas du tout. Vous savez, nous avons aussi eu un partenaire complètement inattendu, en l’occurrence le Japon. Les gens de ce pays ont acheté le film sur scénario, ce qu’il ne font pratiquement jamais, seulement quelques Luc Besson et encore ! Ils nous ont dit qu’ils ne comprenaient rien à notre guerre, mais cette histoire de deux adversaires qui se tendent la main, ça les touche. C’est important de donner une dimension européenne à ce film. De plus, chacun s’exprime dans sa langue, je voulais absolument respecter ça et je voulais partager ce film avec des allemands, des britanniques et des belges. Chacun y a trouvé son compte. C’était pour moi un grand bonheur et un grand moment. Je le dis et je le pense.

En combien de temps avez-vous préparé ce film ?

La recherche historique a duré une année. Le problème, c’est qu’il y a 14 ans, je n’ai rien fait du tout. Le producteur d’aujourd’hui, à qui j’avais proposé le film m’avait dit que c’était un super sujet, mais qu’il fallait que je fasse quelques courts métrages. C’est ce que j’ai fait pendant mes vacances et je reviens à la charge. A ce moment là, il me dit que c’est difficile de faire Joyeux Noël comme premier film. Je l’ai rangé dans le tiroir et j’ai imaginé « Une hirondelle a fait le printemps ». Il a produit ça, je l’ai réalisé et c’est vrai que j’ai beaucoup appris pendant ce film. J’ai vu ce qu’était un long métrage. Le succès de l’hirondelle m’a permis de ressortir Joyeux Noël du placard.

Pourquoi alternez vous les plans larges désertiques et les plans serrés où l’on trouve beaucoup de protagonistes ?

C’est avant tout une histoire d’hommes dans un espace. Alors forcément, dans la tranchée, l’espace est tout petit, ils se retrouvent ensuite sur une place où ils n’ont pas l’habitude d’évoluer. Il y a tout à coup le bonheur de pouvoir se promener naturellement.

Est-ce important pour vous d’accompagner le film lors de sa sortie ?

Oui, c’est important d’aller face au public, de discuter avec lui. Il y a une valeur qui tombe en désuétude, et c’est dommage, c’est l’engagement. A force d’être neutre, de ne pas avoir d’opinion, on nous retire notre avis. C’est un peu comme ces gens qui ne vont plus voter, je trouve ça grave. J’accompagne le film partout et je suis content qu’il fasse le tour du monde. Nous allons faire une projection à Jérusalem le 5 Décembre, je ne manquerai ça pour rien au monde.

On parle aussi des Oscars, ce n’est pas rien…

Ca fait plaisir oui. Je suis très fier d’avoir été choisi puisque nous sommes quand même dans une belle année de cinéma entre « De battre mon cœur s’est arrêté », « Les poupées russes » ou « La marche de l’empereur ». La route est longue puisqu’il y a environ 80 films en course pour l’Oscar du meilleur film étranger. J’espère être dans les 4 derniers, pas par ego, mais surtout par rapport aux gens qui nous ont choisi. Vous savez la projection du mois de Mai à Cannes a complètement changé le destin du film, il s’est passé quelque chose à ce moment là dans le public. Le lendemain, j’ai rencontré un journaliste vénézuelien qui n’arrivait pas à me parler tellement il était encore dans le film. Il a fini par me dire qu’il se foutait un peu de l’Europe, mai ce message de fraternisation l’avait beaucoup ému.

On vous sent vraiment impliqué, peut être plus que n’importe quel réalisateur sur son film…

Je veux faire partager cette histoire et partager l’émotion que j’avais eue. Je me bagarre pour mon film, mais ce n’est pas une démarche commerciale… Je veux juste rendre justice à ses soldats. Je trouve dégueulasse qu’on leur ai volé la mémoire. En dehors du film, on a d’ailleurs crée une association qui s’appelle Noël 14 pour que l’on puisse construire un monument. On va y arriver. On va faire construire un monument à la mémoire de la fraternisation.

Pourquoi avoir choisi Diane Krueger ?

C’est on producteur qui me l’a présentée. Je l’avais vue dans « Mon idole », le film de Guillaume Canet. Je la trouvais loin de ce que je voulais faire, et puis je l’ai vue. Elle avait complètement changé. Elle m’a expliqué qu’être prise pour faire « Troie » lui avait donné une ouverture, une confiance en elle. Je l’ai alors trouvé plus mûre, plus femme, plus charnelle aussi. Et surtout, elle me dit : « Pour nous, allemands, un film comme ça, c’est inespéré. ».

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  1. 14.09.2006 | Le HibOO » Blog Archive » Indigènes

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